
Un éleveur qui renonce après une nouvelle attaque de loup : neuf lignes. C’est tout ce que le Journal de la Haute‑Marne consacre, hier matin, à la détresse d’un professionnel qui abandonne son métier.
En page 6, en revanche, surgissent deux spécialistes, abondamment cités, longuement commentés. Deux experts, deux visions théoriques, et un gouffre entre la réalité du terrain et les discours savants.
Un éleveur qui s’efface, deux experts qui s’installent
L’éleveur, lui, n’a droit qu’à un encadré bref, presque furtif. Une nouvelle attaque, une décision douloureuse, un métier qui s’éteint. Puis la page se tourne, littéralement.
Arrivent alors les experts.
Farid Benhammou, le théoricien tout-terrain :
Agrégé, docteur, chercheur : un CV si dense qu’il faudrait un tracteur pour le labourer.
Le spécialiste convoque même Les Tontons flingueurs pour illustrer son propos, preuve — selon lui — d’une familiarité avec la ruralité. Ses solutions, elles, relèvent davantage de la fortification que de la cohabitation : renforcer les clôtures, multiplier les dispositifs, transformer les prés en zones surveillées.
Une vision dans laquelle les brebis deviennent des otages et les éleveurs des vigiles bénévoles.
Jean‑David Abel, l’apôtre de la cohabitation apaisée
Deuxième voix, deuxième registre. Jean‑David Abel assure que la présence du loup en plaine n’est « pas plus compliquée ». Il suffirait, en somme, d’organiser, de concerter, de délimiter. Une approche où le prédateur respecterait des zones de non‑croquage comme on respecte un panneau de stationnement interdit.
L’expert rappelle aussi que l’élevage ovin vit d’aides publiques
Un constat exact, mais qui oublie que
Nombre d’experts vivent également de financements publics pour produire des analyses
qui peinent à répondre à une question simple : comment empêcher un loup d’avoir faim ?
Quand la théorie ignore le terrain.
À la lecture de ces interventions, une phrase célèbre du Général me revient en mémoire :
« En France, des chercheurs qui cherchent, on en trouve ; mais des chercheurs qui trouvent, on en cherche. »
Car la France idéale esquissée par ces discours semble se dessiner en creux :
- moins de vaches,
- moins de moutons,
- moins d’agriculteurs,
- moins d’industrie,
- moins de médecins,
- moins de pharmacies.
Une France propre, silencieuse, presque muséifiée, où l’on pourrait un jour
observer le dernier éleveur empaillé dans un diorama pédagogique.

La mondialisation en guise de béquille
Pendant que les éleveurs disparaissent, la mondialisation, elle, avance. Elle promet le lait du Mercosur, les moutons de Nouvelle‑Zélande, les poulets ukrainiens, les voitures chinoises, les médicaments indiens. Tout ce que nous ne produisons plus, mais en plus lointain, en plus dépendant, en plus fragile.
Les emplois, eux, s’évaporent. Et l’on finit par ne plus regretter ce que l’on n’a plus.
Une époque formidable
- Formidable comme une brebis qui applaudirait le loup pour sa contribution à la biodiversité.
- Formidable comme un pays qui débat de la cohabitation théorique pendant que ceux qui vivent la réalité quittent leur métier.
Le Citoyen